2026 - 2027
Mohamed Ali Boulaâba
Il existe un moment, dans la prise de vue, où la lumière cesse d’éclairer un sujet pour ne plus donner à voir qu’elle-même. Hypersignal, blooming ou clipping désignent cet événement technique, celui d’une lumière qui cesse d’exposer pour devenir ce qui aveugle. C’est ce moment de brûlure des capteurs visuels par un l’excès lumineux que cette thèse en recherche création prend pour objet. Ce phénomène s’inscrit dans une double histoire.
Depuis le XIXᵉ siècle, l’éclairage public fait de la lumière un instrument de gouvernance urbaine. Parallèlement, la calibration des dispositifs techniques chargés de recueillir cette même lumière, des couches anti-halo de la pellicule argentique aux capteurs
computationnels, prolonge ce projet en cherchant à produire une image « exploitable ». Pourtant, lorsque des manifestants aveuglent les caméras de policiers avec des lampes torches, la même lumière qui devait rendre le visible gouvernable le rend, ici, de nouveau imprenable.
N’existant que dans la relation prolongée entre un capteur et le milieu capté, ce phénomène relève de la phénoménotechnique de Gaston Bachelard. Un capteur ne reçoit pas le monde, rappelle Jennifer Gabrys, il décide de ce qui fera signal et relègue le reste au bruit. Tandis que Benoît Turquety a montré que cette catégorisation est autant politique que technique ; Les normes de calibration hiérarchisent les usages et jusqu’aux corps qu’elles sont censées inscrire, à l’image des pellicules longtemps étalonnées sur les seules peaux claires. Les artefacts visuels issues de ce phénomène, comme le Halo et les traînées verticales lumineuses possèdent aussi une généalogie sensible et réactivent à leur insu un imaginaire lié à une iconographie plus ancienne, du nimbe des icônes jusqu’à la photographie spirite, où l’excès de lumière valait déjà comme preuve de présences invisibles.
Mohamed Ali Boulaâba questionne ce phénomène par la recherche-création. Son projet de thèse fait dialoguer la physique des capteurs avec l’histoire de leur mise en échec. Pour ce faire, il mènera des essais de saturation sur plusieurs régimes de capteurs afin d’observer comment chacun inscrit ce débordement lumineux. Ces expérimentations dialogueront ensuite avec un corpus d’archives : enregistrements de vidéosurveillance mis en échec, manuels de contre-surveillance, protocoles de calibration industrielle et iconographie de l’éclat où la lumière a agi comme voilement d’un sujet au niveau de l’image.
De ce travail naîtront deux formes : un essai vidéo multicanal, où le montage par succession construit l’histoire d’une persistance technique et le renversement esthétique qu’il engendre puis une exposition d’images sur tables lumineuses, où la superposition en révèle les analogies formelles.

Mohamed Ali Boulaâba
Titulaire d’une licence en écriture et réalisation cinématographique (École d’Architecture, d’Audiovisuel et de Design, Tunis) et d’un master en Théories et pratiques contemporaines de l’art (université Paris 8), Mohamed Ali Boulaâba est doctorant en esthétique, sciences et technologies du cinéma et de l’audiovisuel (ESTCA, université Paris 8), sous la direction de Benoît Turquety. Sa thèse en recherche-création, Lumière en excès. Saturation des capteurs et renversement esthétique des régimes administratifs de la visibilité, croise l’histoire des techniques, la physique des capteurs et l’analyse des images pour comprendre ce que devient la captation lorsque la lumière déborde les dispositifs chargés de la recueillir.
Les capteurs visuels, sonores, l’écriture et le montage sont autant de moyens par lesquels il explore ce qui se joue aux seuils des dispositifs de captation. En 2024, son installation vidéo Ex-Voto est sélectionnée au festival d’art vidéo GabesCinemaFen.
À partir de 2026, il co-organise, avec Magalie Martin (université Aix-Marseille) et Charlotte Menut-Pergola (Arts & Médias – Université Sorbonne Nouvelle), un cycle de journées d’étude consacré à l’imagerie hyperspectrale, croisant leurs usages pratiques et militants, la circulation et l’écologie de ces images dans la culture, et la technopolitique des machines de vision.
Directeur de thèse : Benoît Turquety