Temps modernes

Le but de ce projet de recherche est de réfléchir sur le sens et l’avenir des revues généralistes au XXIe siècle, et cela de manière expérimentale, en reprenant une des revues les plus emblématiques du XXe siècle, Les Temps Modernes, fondée par Sartre en 1945, pour imaginer ce que serait une version contemporaine de cette publication, fidèle à ses orientations d’origine mais informée des problèmes particuliers de ce format aujourd’hui ainsi que des propriétés du contexte actuel (sociales, économiques, techniques, intellectuelles) qui contraignent sa réalisation. Il s’agit de procéder de manière contrefactuelle, au moyen d’une véritable uchronie en temps réel, en formant un groupe de recherches et de travail qui se réunira au cours d’un séminaire de recherche et de création, qui a pour but d’imaginer un prototype de ce que serait cette revue, autrement dit un numéro 0, mettant ainsi en œuvre une expérience grandeur nature sur les nouveaux modes d’écriture et de publication.

État de l’art

Le sort des revues généralistes est devenu incertain. Pièces centrales de la vie intellectuelle au XIXe et XXe siècles, certaines disparaissent (Les Temps ModernesVacarme), d’autres deviennent invisibles (l’Infini, la NRF…) ou visibles à leurs dépens (La Revue des deux mondes). Cette crise concerne à la fois le modèle économique, les formats techniques et artistiques, ainsi que les contenus de ces publications et leur écho. Plus généralement elle est un indicateur privilégié des transformations du « champ intellectuel » sous l’effet de processus sociaux, politiques, économiques, technologiques, idéologiques, qui restent largement incompris.

Il n’existe aucun travail portant spécifiquement sur les revues généralistes. La catégorie n’est nulle part définie et, s’il existe des tentatives pour donner une vision synoptique de l’ensemble des revues en France (voir Sophie Barluet, « Les revues françaises aujourd’hui : entre désir et dérives, une identité à retrouver », Rapport de mission pour le CNL, avril 2006), il n’en existe pas pour les revues généralistes. Parmi ces travaux, aucun n’a fait de la fabrication d’une d’entre elles un terrain expérimental.

Objectifs

Ce projet propose une expérience au sens strict, c’est-à-dire la mise en œuvre d’un modèle artificiel et manipulable permettant de mettre à l’épreuve des hypothèses sur les paramètres déterminants dans la production de certains phénomènes, en les testant au niveau du modèle artefactuel, donc virtuel. En l’occurrence, afin de réfléchir sur le phénomène des revues généralistes et aux transformations qu’elles connaissent, on proposera la fabrication du prototype de ce que pourrait être la version contemporaine d’une des revues les plus emblématiques du XXe siècle, Les Temps Modernes, fondée par Sartre en 1945. Cette version doit être à la fois fidèle aux orientations d’origine de la revue et à son histoire, mais aussi informée des problèmes particuliers que ce format rencontre aujourd’hui, ainsi que des propriétés du contexte actuel (sociales, économiques, techniques, intellectuelles, etc.) qui modifient son horizon de possibilité et peut-être même son sens, et qui constituent autant de paramètres à intégrer dans le modèle.

Les questions qu’il s’agit de traiter sont les suivantes : 

Qu’est-ce qui définit une revue généraliste ? Quelles catégories de contenus doivent être y représentés ? Quel rôle y jouent la politique, la littérature, l’image, etc. ? Quels niveaux de spécialisation autorise-t-il ou prohibe-t-il ?

Qu’est-ce qui en a justifié (ou expliqué) l’existence dans le passé ? Le temps présent est-il incompatible avec cette forme, ou est-ce seulement une question d’adaptation aux nouvelles conditions technologiques, économiques, idéologiques et sociales ? Comment décrire ces nouvelles conditions précisément ? 

Quelles nouvelles opportunités ces transformations laissent-elles entrevoir ? Les outils de recherche intelligente par exemple pourraient permettre de générer des numéros spéciaux adaptés à des requêtes individuelles à partir d’un corpus d’archives. Les réseaux sociaux permettent une variation de formats. Etc. 

Ces questions et d’autres seront traitées de manière pratique et expérimentale en posant la question concrète de ce que pourrait être une nouvelle formule de la revue Les Temps Modernes et en en proposant une réalisation contrefactuelle sous la forme d’un double virtuel de la revue, fantôme bien vivant mais parallèle à sa disparition réelle. On s’essaiera ainsi à une véritable uchronie en temps réel, puisque la revue a été arrêtée, à la mort de Claude Lanzmann, en 2018, par la décision du propriétaire du titre, les éditions Gallimard, contre l’avis du comité de rédaction, qui s’était choisi une nouvelle direction avec Patrice Maniglier et Juliette Simont. Ceux-ci ont rédigé une nouvelle formule pour la revue, qui n’a pas reçu l’approbation du propriétaire du titre. Les éditions Gallimard n’ont pas encore précisé leurs intentions exactes et envisagent de transformer le titre en une collection d’ouvrages sans abonnement ni périodicité. Cette situation, qui pourrait donner lieu à des considérations mélancoliques, peut être aussi l’occasion de mettre en œuvre une démarche expérimentale sur le problème général qui est à l’origine de cet événement singulier, à savoir le problème de la situation des revues en général. Le destin de la revue Les Temps Modernes pourra au moins servir de terrain d’instruction collective et poursuivre ainsi jusqu’au bout ce qui est après tout sa mission depuis toujours : contribuer à l’intelligibilité du présent, y compris sur le cas de sa propre fin. Il n’est pas à exclure d’ailleurs que le projet puisse nourrir de nouvelles versions réelles de la revue à l’avenir, soit sous le même titre, les éditions Gallimard ayant exprimé leur volonté de prendre le temps de la réflexion, soit sous un titre alternatif, si le projet de recherches mettait en évidence la pertinence d’une telle entreprise aujourd’hui.