Après les réseaux sociaux. Pratiques, esthétiques et éthiques d’une écologie des Contenus Générés parles Utilisateurs

« Notre civilisation tweete plus de mots en une heure que n’en contiennent tous les textes disponibles datant de la Grèce ancienne. » Culturama, Jean-Baptiste Michel et Erez Aiden

« The future of writing is not writing. »
Theory, Kenneth Goldsmith

En réponse à la massification de la production de textes et d’images liée à l’essor des plateformes de réseaux sociaux en ligne, de plus en plus d’artistes empruntent, citent et réinventent dans leurs oeuvres des Contenus Générés par les Utilisateurs (CGU).
L’essor de ces pratiques d’appropriation et de détournement semble signaler la généralisation de l’attitude incarnée par l’artiste Douglas Huebler, qui déclarait dès 1969: « Le monde est rempli d’objets, plus ou moins intéressants; je n’ai pas envie d’en ajouter davantage »1. Aujourd’hui, les artistes s’approprient des textes issus d’Internet (Kenneth Goldsmith, Franck Lebovici, Jennifer Walshes), des images fixes (Richard Prince, Joan Fontcuberta, Penelope Umbrico) ou animées (Natalie Bookchin, Dominic Gagnon). Considérées dans leur ensemble, ces oeuvres nous questionnent sur le devenir des Contenus Générés par les Utilisateurs, au statut encore largement indéterminé, à la fois documents et créations à part entière. Elles nous invitent également à interroger les dispositifs d’éditorialisation des réseaux sociaux eux-mêmes (algorithmes de recommandation, valorisation de certains contenus au détriment de formes d’expression plus marginales, suppression d’autres jugés inappropriés…), dont les artistes reproduisent, moquent ou subvertissent les mécanismes. Autour de ces questions d’une extrême contemporanéité de plus en plus présentes dans le champ de l’art, du cinéma et de la littérature expérimentaux, nous proposons l’organisation d’une journée d’étude, ouverte à des doctorant·e·s, postdoctorant·e·s ainsi qu’à des chercheur·se·s plus confirmé·e·s, abordant des problématiques à la croisée de l’esthétique, de l’éthique et des media studies.
Un premier axe visera à caractériser la spécificité des pratiques considérées au regard de l’histoire de l’appropriation artistique et des productions « de seconde main » (Blümlinger, 2013), ainsi que d’une culture du remix généralisée dans le contexte médiatique contemporain (Gunkel, 2015). Dans quelle mesure ces oeuvres peuvent, en effet, être perçues comme la continuation de pratiques anciennes – collages, ready – mades, oeuvres appropriationistes du Pop Art ou de la Picture Generation, films de found footage?

Un second axe, plus directement politique, cherchera à questionner la notion d’une possible « écologie » des pratiques artistiques d’appropriation de CGU. Cette idée a été évoquée par le commissaire Clément Chéroux à l’occasion de l’exposition « From Here On… », constituée majoritairement d’oeuvres basées sur l’appropriation de contenus sur les réseaux sociaux 2. Explorant cette piste plus en profondeur, on s’efforcera en particulier de distinguer les notions d’« écologie » et de « recyclage », trop souvent considérées comme interchangeables. Le terme de « recyclage » semble en effet identifier les CGU à des déchets, que la créativité de l’artiste élèverait au rang d’art en leur ajoutant du crédit symbolique et culturel ; à l’inverse, la notion d’ « écologie » invite à envisager le réemploi comme un changement de contexte et d’environnement, dotant l’objet approprié de fonctionnalités ou de significations nouvelles. Penser ces pratiques artistiques à l’aune d’une écologie des médias permet d’en considérer les productions comme des objets privilégiés pour l’étude de l’écosystème médiatique, social et politique des réseaux sociaux.

Enfin, un troisième axe abordera les difficultés éthiques et juridiques que beaucoup des oeuvres étudiées soulèvent. Reposant très souvent sur l’appropriation d’objets médiatiques éminemment personnels (articles de blogs, posts, « vlogs » ou vidéos vernaculaires publiées sur YouTube, selfies…), ces oeuvres interrogent le statut de ces productions, entre documents intimes, extimes et publics. Aussi, faut-il prendre en considération la capacité de l’artiste à en tirer des revenus financiers, ou faut-il soutenir que ces pratiques artistiques participent d’une stratégie de résistance vis-à-vis des politiques d’extraction et de marchandisation des données des plateformes? Ces questions politiques et juridiques se posent-elles dans les mêmes termes selon que les artistes reproduisent le matériau d’origine à l’identique ou effectuent sur lui d’importantes transformations ?

Les communications pourront aborder des thèmes tels que (liste non exhaustive) :
– Pratiques d’appropriation de productions amateurs à travers l’histoire des différents arts
– Éthique de l’artiste appropriationiste
– Uncreative Writing
– Écologie des Contenus Générés par les Utilisateurs
– Esthétique des desktop films et des films de “saved footage”
– Enjeux juridiques de l’appropriation artistique dans le contexte des réseaux sociaux en ligne
– Politiques de l’appropriation et Communs
– Milieux et contextes de diffusion des oeuvres appropriationistes
– Pratiques activistes d’appropriation de CGU
– Réception des oeuvres appropriationnistes (débats et polémiques)
– Remontage de CGU en cinéma en lien avec l’histoire du found footage
– Écologie des images et post-cinéma

Afin d’ouvrir au maximum la réflexion au-delà de la communauté universitaire, nous inviterons un certain nombre d’artistes à venir enrichir les discussions par une parole de praticien. Cette journée d’étude se conclura par une projection de courts-métrages
réutilisant des Contenus Générés par des Utilisateurs sur les plateformes des réseaux sociaux. Une discussion-débat avec les réalisateurs·trices de ces films sera organisée à la suite de la projection. Les interventions de la journée d’études seront filmées et disponibles sur un site créé spécialement pour le projet « Après les réseaux sociaux : pratiques, esthétique et éthique d’une écologie des CGU ». Nous mettrons également en place une base de ressources artistiques et théoriques publique en ligne.
Cette journée d’étude servira à mesurer l’intérêt de la communauté artistique, universitaire et media-activiste envers ces questions. Elle sera alors le premier jalon d’un projet de recherche de plus grande ampleur qui inclura un colloque international, une exposition et une publication.

1 Catalogue de l’exposition January 5-31, Seth Segelaub Gallery, 1969.

2 CHÉROUX Clément, « L’Or du temps ». Texte en ligne : https://www.rencontresarles.com/fr/expositions/view/638/from-here-on

Modalités de soumission :
Chaque intervention, de 20 minutes environ, pourra être accompagnée par une présentation PowerPoint et sera suivie par une discussion avec le public.
Merci d’envoyer vos propositions de communication (400 mots maximum et en français) avant le 7 avril 2019.
Les propositions, en format PDF, doivent être envoyées au comité organisateur à l’adresse suivante : ecologiedescgu@protonmail.com

Informations à inclure dans la proposition :
Nom des auteur.e.s de la communication
Titre de la communication
Résumé d’environ 400 mots
Une courte bio-bibliographie (200 mots maximum)
Date limite de soumission des propositions : 7 avril 2019
Notification d’acceptation ou de refus : 30 avril 2019
Date et lieu de la journée d’étude : Jeudi 27 juin 2019 – École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs (ENSAD Paris)

Comité d’organisation :
Allan Deneuville (Doctorant ArTeC)
Chloé Gallibert-Laîné (Doctorante PSL-ENS)
Valérian Guillier (Doctorant Labex Arts H2H)
Gala Hernández López (Doctorante EDESTA-Univ. Paris 8)
Cette journée d’étude est organisée avec le soutien de l’EUR ArTeC (http://eur-artec.fr).

Bibliographie indicative :
AGAMBEN, Giorgio, Qu’est-ce qu’un dispositif, Paris, Rivages, 2014.
BLÜMLINGER Christa, Cinéma de seconde main. Esthétique du remploi dans l’art du film
et des nouveaux médias, Paris, Klincksieck, 2013.
BONET, Gilles, Pour une poétique numérique : Littérature et internet, Paris, Hermann,
2017.
BOURRIAUD, Nicolas, Postproduction – La culture comme scénario : comment l’art reprogramme le monde contemporain, Dijon, Les presses du réel, “Critiques, théories et documents”, 2004.
CHATONSKY, Grégory, Esthétique des flux (après le numérique), Thèse de doctorat en études et pratiques des arts, Montréal, Université du Québec à Montréal, 2016.
CITTON, Yves, L’économie de l’attention, nouvel horizon du capitalisme ?, Paris, Éditions de la Découverte, 2014.
CITTON, Yves, Médiarchie, Paris, Seuil, “La couleur des idées”, 2018.
GOLDSMITH, Kenneth, Uncreative writting , managing language at the digital age, New York, Columbia University Press, 2011.
GÓMEZ-MEJIA, Gustavo, Les Fabriques de soi? Identité et industrie sur le web, Paris,
MKF Editions, 2016.
GUNKEL, David, Of Remixology: Ethics and Aesthetics After Remix, Cambridge, MIT Press, 2015.
GUNTHERT, André, L’image partagée. La photographie numérique, Paris, Textuel, 2015.
LAGEIRA Jacinto et LAMARCHE-VADEL Gaëtane (ed.), Appropriation inventive et critique, Paris, Éditions Mimésis, 2018.
MANOVICH, Lev, Le Langage des nouveaux médias, Dijon Les Presses du Réel, 2010.
MAUREL-INDART, Hélène, Du plagiat, Paris, Gallimard, collection “Folio essais”, 2011.
QUINTYN, Olivier, Dispositifs/Dislocations, Marseille, Al Dante, “Questions théoriques collection Forbiden Beach”, 2007.
ROSENTHAL, Olivia et RUFFEL, Lionel (Dir.) La littérature exposée, les écritures contemporaines hors du livres, Paris, Armand Collin, “Littérature”, n°160, 2010.
STRANGELOVE, Michael, Watching YouTube : Extraordinary Videos by Ordinary People, Toronto, University of Toronto Press, 2010.
RASCAROLI, Laura & YOUNG, Gwenda (ed.), Amateur filmmaking: the home movie, the archive, the web, New York, Bloomsbury, 2014.
SCHÄFER, Mirko Tobias, Bastard Culture, How User Participation Transforms Cultural Production, Amsterdam, Amsterdam University Press, 2011.
STEYERL, Hito, The Wretched of the Screen, E-Flux Journal, Berlin, Sternberg Press,2012.
VAN DIJCK, Jose, The Culture of Connectivity, Oxford, Oxford University Press, 2013.